Bilan de la phase de Manifestation d’Intérêt

Publié le dimanche 7 juin 2026

Ce que vous nous apprenez pour le passage à l’échelle de la filière Textile Responsable

Lorsque nous avons ouvert la phase de manifestation d’intérêt de l’Extrême Défi Textile Responsable, porté par l’ADEME, nous voulions vous donner la parole pour identifier les acteurs, les verrous et les besoins de celles et ceux qui œuvrent à faire baisser les volumes de l’industrie textile, à diminuer le
nombre de vêtements et de chaussures inutilisés et à créer de la valeur (économique, emploi) dans
les territoires.


Retour sur la phase de manifestation d’intérêt

Nous avons reçu plus de 500 candidatures dont une majorité de TPE et PME, mais aussi des industriels, des opérateurs de tri, des filateurs, des confectionneurs, des marques, des acteurs du réemploi, des chambres consulaires, des bureaux d’études spécialisés en ACV, des collectivités engagées dans la planification des flux... Une diversité qui nous donne la possibilité d’étudier les conditions pour une transformation systémique.

La chaîne de valeur est là ! Le territoire est mobilisé. Les compétences existent.
Géographiquement, les projets sont majoritairement ancrés à l’échelle régionale et locale, avec des dynamiques interrégionales émergentes et quelques acteurs positionnés à l’échelle nationale ou européenne. Cependant cette mobilisation met en lumière que la filière est techniquement engagée mais reste structurellement sous-intégrée. Nous devons participer à améliorer cet état de fait.

Un verrou économique qui dépasse la performance industrielle
Le premier point de tension identifié est économique. Nous savons et pouvons produire mieux, mais le coût complet d’un produit responsable — matières, traçabilité, production européenne, intégration de la circularité, réponses aux normes environnementales et sociales — peine à s’inscrire dans un marché encore largement fondé sur les volumes et structuré par la compression des prix.
Les candidatures évoquent très concrètement les difficultés d’amortissement des coûts fixes industriels, la sécurisation insuffisante des volumes, l’accès à des financements pour des actions de structuration en amont (coordination, études, animation territoriale) et le soutien à l’innovation, l’intégration encore marginale des coûts de collecte, de tri et de reconditionnement.
Plusieurs de vos propositions vont dans le même sens : mobilisation de la commande publique (mais également privée), allongement des durées de contractualisation, mutualisation d’unités de production, modèles hybrides combinant vente, réparation et reprise. Elles portent également sur une intervention plus massive de la puissance publique, en particulier sur l’encadrement plus strict des mises sur le marché (fiscalité, quotas…) et un meilleur contrôle du respect des normes
environnementales et sociales de fabrication.

Une fragmentation industrielle persistante
Le deuxième verrou est industriel. Le manque d’infrastructures locales de transformation, qui freine la valorisation des fibres et oblige encore à externaliser des étapes clés, est évoqué, tout comme la relocalisation. Mais le sujet réel est l’intégration de l’ensemble de la chaîne. Vos réponses soulignent les discontinuités entre les maillons : hétérogénéité des flux collectés, difficultés d’agrégation matière, manque de continuité entre tri, défibrage, filature et confection, capacités adaptées aux petits et
moyens volumes encore limitées.

Émergent de vos réponses des propositions de chaînes territoriales intégrées, appuyées par des dispositifs d’intermédiation, des outils de traçabilité numérique et des formes nouvelles de mutualisation logistique.

Innover par le produit mais aussi par les territoires
Un des verrous identifiés concerne le maillage d’acteurs et la coordination interprofessionnelle. Selon nombre de répondants, la filière française souffre d’une fragmentation entre metteurs en marché, collecteurs, acteurs de l’ESS, recycleurs, industriels, designers et collectivités. Une approche coordonnée permettrait d’optimiser les flux de matières, de mutualiser les moyens logistiques et de créer des synergies entre réemploi, upcycling et recyclage. Plus de 200 structures se disent en capacité d’animer des dynamiques collectives, conscientes de la nécessité de coordonner, œuvrer ensemble et non faire cavalier seul mais beaucoup pointent la
fragilité de ces fonctions : manque de financement pour l’animation, complexité de la coordination multi-acteurs, absence ou faiblesse de gouvernance territoriale textile pérenne. Or la transition systémique ne se décrète pas, elle s’organise et cela a un coût. 
Cette coordination entre acteurs du territoire et le développement de boucles entre amont et aval de la chaîne de valeur sont un des objectifs de l’XD textile responsable et de la phase d’idéation qui va s’ouvrir.

Un déficit de référentiels communs
Autre point structurant : la question méthodologique. De nombreux acteurs soulignent l’hétérogénéité des approches ACV sur les cycles de vie, la difficulté à comparer réemploi, recyclage et production vierge, l’absence d’indicateurs territoriaux harmonisés et le manque d’outils partagés de capitalisation.
Sans socle commun minimal — indicateurs, protocoles, tableaux de bord reproductibles — la montée en échelle restera fragile. La coopération suppose un langage partagé. Une piste intéressante pour les propositions d’idéations sur les territoires.

La montée en compétences : un signal fort des candidatures
La question des compétences et de l’acculturation est très présente, tant au niveau du consommateur que des acteurs de la filière.
Professionnels et industriels évoquent le besoin de formation aux nouvelles matières recyclées, à l’éco-conception multicritère, à l’ingénierie projet pour le passage à l’échelle. Des propositions structurées émergent autour de parcours dédiés aux TPE/PME, de modules techniques courts, d’accompagnements méthodologiques consolidés.
Par ailleurs, la désindustrialisation a désorganisé les chaînes de valeur et raréfié les compétences. Reconstituer une filière complète - de la matière à la confection - suppose des investissements dans les outils de production, mais surtout dans la formation et la transmission des savoir-faire. Sans une
politique ambitieuse de montée en compétences et de valorisation des métiers techniques, la relocalisation restera marginale.
Faire évoluer les modèles et les représentations Les candidatures montrent que la filière sait innover techniquement. Elle sait intégrer de la matière recyclée, concevoir des produits plus durables, structurer des modèles de réemploi.
Pour les marchés et les consommateurs, la difficulté à faire reconnaître le coût complet d’un produit responsable et à créer le socle culturel d’engagement suffisant est soulignée par plusieurs d’entre vous. Beaucoup mettent en lumière la méconnaissance persistante des impacts environnementaux et sociaux du textile, ainsi que le besoin de pédagogie sur la durabilité réelle, la réparabilité et la seconde vie… Et l’idée que la filière ne pourra prospérer sans une évolution de la demande (acceptation de prix plus justes, développement de la réparation, de la seconde vie et d’une consommation plus sobre et durable).

Plusieurs propositions vont dans le sens de dispositifs d’information territoriaux, d’outils de traçabilité plus lisibles et d’une implication accrue des collectivités dans la sensibilisation. Sans cette acculturation progressive des acheteurs – qu’ils soient particuliers ou donneurs d’ordre publics et privés – l’équilibre économique des modèles responsables restera structurellement fragile. Autrement dit : l’innovation doit porter sur l’architecture et sur la culture.

En conclusion : des perspectives d’action !
D’abord des remerciements appuyés aux centaines d’acteurs qui ont souhaité partager leur vision et permettre d’identifier des verrous au développement de la filière française de textile responsable ! Pour plusieurs acteurs, la filière textile responsable française prospérera si elle assume un positionnement clair : produire moins, mieux, localement, et créer de la valeur économique au service de l’emploi et du territoire.
La coopération entre acteurs sur des territoires pertinents et motivés est un enjeu clé : il s’agit de structurer des écosystèmes locaux où chaque acteur (collectivités, entreprises, associations, artisans) trouve sa place dans une logique de complémentarité.
Parallèlement, plusieurs acteurs insistent sur la nécessité d’une acculturation des marchés et des consommateurs : mieux comprendre le coût complet d’un produit, rendre visible la traçabilité, expliquer les arbitrages entre durabilité, réparabilité et prix.
La phase d’idéation de l’extrême défi textile responsable, lancée le 23 mars, visera à prendre en compte ces problématiques en permettant aux acteurs des territoires de proposer des idées et projets qui, à terme, se traduiront par des expérimentations à l’échelle. C’est ce travail collectif qui s’ouvre maintenant.